CONDORCET (marquis de)


CONDORCET (marquis de)
CONDORCET (marquis de)

Par la diversité de ses recherches – mathématiques, économiques, philosophiques –, qui toutes portent la marque des orientations intellectuelles de l’époque des Lumières, le marquis de Condorcet occupe dans l’histoire des idées une place assez exceptionnelle. L’assimilation sommaire de son apport à une illustration optimiste de la théorie du progrès a, cependant, fait trop souvent de lui un simple précurseur d’Auguste Comte. Le projet d’une science du probable fondée sur la doctrine du «motif de croire» contredit cette filiation et rattache son auteur au courant de pensée qui unit Pascal à Cournot, les premières esquisses de la géométrie du hasard à L’Exposition de la théorie des chances .

Le dernier des Encyclopédistes

Au XIXe siècle, François Arago, à qui l’on doit une édition collective mais incomplète des Œuvres de Condorcet (1847-1849, 12 vol., soit Ar. I-XII) regrettait, dans la Biographie lue le 28 décembre 1841 à l’Académie des sciences, que celui qui avait été élu membre de cette société dès 1769, après avoir publié à vingt-deux ans un Essai sur le calcul intégral puis des Essais d’analyse (1768), n’eût pas encore pris «son véritable rang parmi les géomètres». Il est vrai que le génie mathématique de Condorcet a été salué par les plus grands savants de son temps: Lagrange, Fontaine, Bossut, Clairaut. Mais la filiation des méthodes échappe souvent en ce domaine. De toute façon, le sentiment était alors répandu que les mathématiques avaient atteint leur point de perfection: dans les salons que lui avait ouverts l’amitié de d’Alembert, chez Mlle de Lespinasse, chez d’Holbach, chez Helvétius, où il avait connu et fréquenté Quesnay, Dupont de Nemours, Gournay, Turgot et plus tard Adam Smith, la mode était à méditer les moyens qui permettaient d’assurer le bonheur de l’humanité. On voit ainsi Condorcet se soucier très tôt d’applications et considérer que l’économie sociale, intéressée aux progrès de l’espèce humaine, est par là supérieure aux exercices de mathématiques pures. Sa nomination, par son ami Turgot, au poste d’inspecteur général des Monnaies, en 1774, acheva de lui donner le goût de l’action.

Plus que l’auteur de mémoires mathématiques et d’articles d’analyse du Supplément de l’Encyclopédie , c’est donc le philosophe engagé dans la lutte pour l’octroi des libertés religieuses, économiques, politiques qui a surtout été étudié. Les Lettres d’un théologien ... (1774), comme les Lettres d’un laboureur de Picardie à Monsieur Necker, Prohibitif (1775) ou les Réflexions sur l’esclavage des nègres (1781), sont, entre beaucoup d’autres, autant de témoignages du combat, qui ont fait voir en celui qui le mena un des «Pères» de la Révolution française. Sans doute est-ce le rôle que Condorcet a joué pendant cette dernière période qui a été le mieux mis en lumière. On connaît bien le rédacteur des Cahiers de la noblesse du bailliage de Mantes (et cependant candidat malheureux à la députation aux états généraux); l’auteur d’un remarquable plan d’organisation de l’Instruction publique, présenté à la Législative où il siégea parmi les élus parisiens; le conventionnel député de l’Aisne, qui ne vota pas la mort du roi et dont le projet de constitution fut finalement repoussé. Ce républicain convaincu, devenu suspect en 1793, décrété d’arrestation et reclus volontaire, a donc vécu jusqu’à la fin les vicissitudes de son siècle. Il a participé à tous ses conflits idéologiques. Héritier des idées de Locke et de Condillac, il s’est rangé aux côtés des Encyclopédistes contre Buffon, Bailly, d’Arcy; aux côtés, aussi, des physiocrates. Ainsi que l’attestent ses Remarques sur Pascal (1776, Ar. III), il s’est heurté, comme Voltaire, à l’auteur des Pensées , le seul grand adversaire des philosophes du XVIIIe siècle. Disciple de Rousseau, il a critiqué dans ses Observations sur le vingt-neuvième livre de l’Esprit des Lois (1780, Ar. I) le système de Montesquieu, auquel il reproche d’avoir négligé la «justice». On peut toutefois se demander si son ultime et grande œuvre qui semble être le testament du siècle des Lumières, l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1795), par l’intérêt passionné qu’elle a suscité depuis sa publication posthume, n’a pas contribué à réduire l’apport de Condorcet à un bilan optimiste de l’histoire de l’humanité.

La science sociale mathématique

Dans la dernière partie de l’Esquisse (neuvième et dixième époques), Condorcet est cependant revenu avec insistance sur ce qui lui paraissait être essentiel: l’application du «calcul des combinaisons et des probabilités» aux sciences politiques et, d’une façon plus générale, l’union des sciences physiques et des sciences morales, qui avait été le thème de son Discours de réception à l’Académie française en 1782 (Ar.I). À cet égard, il était parfaitement conscient d’avoir ouvert «la route entièrement nouvelle» évoquée par Arago, en découvrant, dans l’organisation judiciaire et politique des sociétés modernes, des «anomalies» qu’on n’avait pas encore soupçonnées. Mais celui qui lui rendait ainsi hommage n’a pas cru devoir recueillir le génial Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix (1785), dont le «Discours préliminaire» contient l’exposé du fameux paradoxe, appelé depuis «effet Condorcet», qui consiste en la formation d’une réponse collective contradictoire à partir de réponses individuelles cohérentes.

La voie n’était pas «entièrement» neuve: l’exploitation des statistiques démographiques relayant les spéculations sur les jeux, l’Essai sur les probabilités de la vie humaine (1746) de Deparcieux avait consacré l’introduction de la mesure et du calcul dans les sciences morales et politiques. Dans plusieurs des articles qu’il rédigea en 1784 pour l’Encyclopédie méthodique («Probabilités», «Arithmétique politique», «Absent»), Condorcet a d’ailleurs rappelé les premières tentatives d’application à l’étude des phénomènes sociaux de la notion pascalienne d’espérance mathématique (Witt, Halley, Graunt, Petty) et fortement souligné l’importance de l’Ars conjectandi de J. Bernoulli, publié en 1713. Même si l’on tient compte de ce que doivent l’Essai de 1785 et les six études sur le calcul des probabilités qui le précèdent (1781-1784) aux Mémoires de Bayes (1764), de Laplace (1774), de Borda (1781), l’originalité du probabilisme de Condorcet, méconnue par Todhunter, n’en est pas moins évidente. Elle est à rapporter à celle de son rationalisme, qui postule l’extension systématique à la connaissance de l’homme de la méthode scientifique, ici fondée sur la distinction de différents types de vérités (mathématiques, physiques, hypothétiques), la liaison d’une philosophie de la pensée analytique à une théorie du langage et des procédures techniques. Elle est à rapporter aussi à une conciliation remarquable de l’idéal newtonien de la science et de la conception baconienne du savoir. Elle se manifeste très précisément dans la solution «approchée» que Condorcet a donnée au problème dit de Saint-Pétersbourg énoncé par D. Bernoulli en 1730, solution plus «métaphysique que mathématique» dans la mesure où s’y indiquent explicitement le sens et la portée des calculs appliqués aux données de l’expérience.

Dans son étude des jugements collectifs, Condorcet a ainsi opéré – à partir de postulats de l’aléatoire dont il a contribué à fixer le double sens (mathématique-psychologique) et de modèles conçus comme montages de relations mathématiques simples – cette substitution du raisonnement au calcul qui définit l’esprit d’analyse. Sans doute, en se penchant à plusieurs reprises sur le problème des élections, notamment dans son Essai sur la constitution et les fonctions des Assemblées provinciales (1788, Ar. VIII), traitait-il d’un problème fort commun au XVIIIe siècle. Mais il lui revient d’avoir amorcé, à propos des scrutins considérés comme quêtes collectives de la vérité, une «recherche opérationnelle» qui, poursuivie au XIXe siècle sur d’autres registres par S. D. Poisson et A. A. Cournot, a trouvé son point d’aboutissement dans le théorème général d’existence des fonctions de bien-être collectif de K. J. Arrow (1951), puis dans les travaux de G. T. Guilbaud (1952) et de G. G. Granger (1956).

À ce titre, et pour avoir parallèlement exposé, dans un texte capital pour l’histoire des idées, le Tableau général de la science qui a pour objet l’application du calcul aux sciences politiques et morales (1795, Ar. I), les principes théoriques ainsi que les principaux objectifs de cette «mathématique sociale», Condorcet peut être légitimement regardé comme l’un des fondateurs des sciences de l’homme.

Encyclopédie Universelle. 2012.